Un petit morceau de verre | A small piece of glass


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Ernest se sent bien durant ses vacances à l’Isle-aux-Coudres. Mieux que ce qu’il espérait de ce séjour sur cette île du grand fleuve. Il en avait de besoin car sa vie urbaine l’avait épuisé. Surtout ses nuits passées à l’écriture poétique de sa réconciliation avec le néant d’avant et d’après son passage sur terre. À l’île, il marche sur la grève de la Pointe-d’en-Bas, caressé par la brise maritime qui le fait sourire lorsqu’il rencontre d’autres marcheurs.

Dans un détour d’un sentier, il rencontre un homme à la mine triste et aux épaules abaissées. Il marche de manière inquiétante en zigzaguant comme s’il était près de chuter. Ernest s’enquiert de son état et lui demande s’il peut l’aider. L’homme éclate en sanglots et arrive à dire d’une voix éteinte entremêlée de hoquets : « Mon fils a été tué dans une rixe. »

Une telle douleur n’est pas inconnue à Ernest. Il se souvient des dépressions que des peines d’amour et des deuils lui ont fait vivre. Des périodes de douleurs à fissurer ses entrailles. Il sait que des paroles d’encouragement seules ne sont pas utiles; au contraire elles ne font qu’accentuer chez le dépressif le sentiment de grande solitude. Même s’il est dans de bonnes dispositions envers cet homme, il ne veut toutefois pas devenir responsable de son destin, comme les amoureux de la nature le font pour des animaux blessés qu’ils hébergent et soignent.

Est-ce le lieu, la brise ou le soleil ? Ernest se sent libéré de toute contrainte sociale. Il fait un pas en avant et dit à l’homme triste : « Je vais vous serrer entre mes bras ? » L’homme est surpris mais acquiesce. L’étreinte dure une bonne minute pendant laquelle chacun sent le souffle de l’autre sur son cou.

Les deux hommes ont l’impression de vivre un rare moment d’humanité. Ernest s’étant donné un rôle de guérisseur, il lui revient, avant de reprendre sa marche,  de prononcer les dernières paroles, celles qui donneront un élan de vie à l’homme triste.

Il fouille dans la poche de son manteau et en retire un petit morceau de verre dépoli ramassé sur la grève. « Voyez comme c’est joli ce petit morceau de verre bleu cobalt!  Il y a longtemps, une bouteille s’est brisée. Une maladresse, un geste de violence? On ne peut savoir. Les éclats et les fragments de verre aux arêtes coupantes se sont retrouvés dans le fleuve. Après des décennies de frottement sur le sable et les galets, un de ces morceaux a attiré mon attention par sa beauté.

Comme la bouteille, nous vivons des chocs violents, traumatisants même. Le temps agit sur nos blessures comme l’eau pour les fragments de verre. Nous guérissons à la longue et, transformés, nous revivons des épisodes de vie heureux… Je vous donne ce petit morceau de verre en souvenir de notre rencontre. »


Featured | Image en vedette: André Clouâtre, Homme triste, Fusain sur papier manille, 24 x 18 po (61 x 46 cm), 2025.


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Ernest is enjoying his vacation on Isle-aux-Coudres. Better than he’d hoped for on this island in the great river. He needed it because his city life had exhausted him. Especially his nights spent writing poetically about his reconciliation with the nothingness before and after his time on earth. On the island, he walks along the Pointe-d’en-Bas shoreline, caressed by the sea breeze that makes him smile when he meets other walkers.

At a bend in the path, he meets a man with a sad look on his face and slumped shoulders. He walks ominously, zigzagging as if on the verge of a fall. Ernest inquires about his condition and asks if he can help. The man bursts into tears and manages to say in a deadened voice interspersed with hiccups, “My son was killed in a brawl.”

Ernest is no stranger to such pain. He remembers the depressive states that heartbreak and bereavement have brought him. Periods of gut-wrenching pain. He knows that words of encouragement alone are useless; on the contrary, they only accentuate the depressive’s sense of great loneliness. Even though he feels good about this man, he doesn’t want to become responsible for his fate, as nature lovers do for injured animals they shelter and care for.

Is it the place, the breeze or the sun? Ernest feels liberated from all social constraints. He takes a step forward and says to the sad man: “Shall I give you a hug?” The man is surprised, but nods. The embrace lasts a full minute, during which each man feels the other’s breath on his neck.

Both men experience a rare moment of humanity. As Ernest has taken on the role of healer, it’s up to him, before resuming his walk, to say the last words that will give the sad man a new lease on life.

He reaches into his coat pocket and pulls out a small piece of frosted glass from the shore. « See how pretty this little piece of cobalt blue glass is! A long time ago, a bottle broke. Was it clumsy or violent? We don’t know. The shards and sharp-edged fragments of glass ended up in the river. After decades of rubbing against sand and pebbles, one of these pieces caught my eye for its beauty.

Like the bottle, we experience violent, even traumatic shocks. Time acts on our wounds like water on glass fragments. We heal over time and, transformed, we relive happy episodes in our lives… I give you this small piece of glass as a souvenir of our encounter. »


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